10/09/2014

Un carnet de notes qui s'arrête le 9 mai 1915, celui du capitaine Albert Mathieux

« Notre avenir est devant nous, sur ce sol labouré et stérile où nous allons courir, la poitrine et le ventre offerts.          

Gabriel Chevalier, La peur, p.98

Albert Mathieux n'était pas un de nos concitoyens mais il était du 13ème de ligne, un régiment dans lequel servaient beaucoup de nos villageois.  Il les a connus lors de la défense de Namur, accompagnés dans la retraite jusque Rouen, et est rentré au pays avec les rescapés de la IVème division pour reprendre le combat . En mai 1915,  il conduit l'assaut de la ferme "La Violette".ayant  sous ses ordres notre jeune concitoyen, le lieutenant Edmond Petudzy originaire de Profondeville qui reprit la conduite de l'attaque lorsque son capitaine fut tué.

lettre testament, militaire, mort

Le 9 mai au matin,  Le capitaine Mathieux sait qu'il y aura une attaque dans la soirée et profite de quelques moments de répit dans les préparatifs pour écrire rapidement ces quelques mots.

La santé est bonne, il pense à sa petite famille, "Mille baisers et à plus tard"

capitaine Mathieux, 13ème de ligne, Keyem

 

« En ce premier printemps de guerre, la division de Namur (8ème, 10ème et 13ème de Ligne) d'une part, une division française occupant Nieuport d'autre part, avaient été chargées de s'emparer d'une ligne de positions s'étendant devant leur front. Cette ligne partait de la ferme « L'union », objectif français au Nord, pour aboutir à la ferme la « Violette », objectif du 13ème de Ligne au Sud. Entre ces deux points, la ferme « Terstille » fut dévolue comme but au 8ème de Ligne. Au Sud de la Violette », le 10ème de Ligne fut chargé d'une démonstration devant « Groote Hemme ».

Dès le soir du 6 mai, les patrouilles du IIème bataillon commencent leurs reconnaissances. Par les trous d'obus dont le sol, émergeant de l'inondation, est criblé, dans l'eau et dans la boue, elles vont silencieuses et farouches, repérer les chemins possibles pour l'assaut, rechercher les points faibles de la défense adverse et l'emplacement des mitrailleuses. Trois nuits successives, nos hommes s'accrochent ainsi au terrain, au mépris de tout danger, guidés par l'espoir.

Keyem, Mariembourg, Soudain le 9 mai, à 13h30, le major Prémeureur reçoit l'ordre d'attaquer le soir même à 22 heures 30. Il désigne les 5ème et 6ème compagnies commandées respectivement par le lieutenant Vincent et le capitaine Mathieux, pour mener l'assaut. Les compagnies seront accompagnées de 40 soldats du Génie pour assurer le franchissement des obstacles. Les deux autres compagnies seront en réserves immédiates ».

Chronologie du combat,

Les informations récoltées par les observateurs ont permis de définir un plan d'attaque. Les hommes attendent le départ.

 

La ferme de la Violette, coin inférieur droit de la carte.

« De 18 à 20 heures a lieu un tir d'artillerie lent sur Violette et ses abords, les compagnies montent en ligne.

A 22 heures, les deux compagnies d'attaque sont en place pour le départ : celle du capitaine Mathieux a pris la tête en avant de notre poste de Rijckenhoeck, celle du lieutenant Vincent occupe ce même poste .

A 22 heures 15, le feu d'artillerie devient violent, les pièces de tous les calibres tonnent sans répit. Peu nombreuses encore, elles donnent tout ce qu'elles peuvent pour anéantir l'objectif et ses défenseurs.

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A l'abri de ce feu, l'attaque se déclenche : les trois pelotons de la compagnie Mathieux, commandées par le lieutenant Harte, le sergent major Van der Straeten et le sous lieutenant Museu et une section du Génie s'avance, en tirailleurs, vers le Sud de la ferme. La compagnie Harte la suit puis se place à gauche pour atteindre l'objectif par le Nord. Toutes deux franchissent, sur des passerelles vivement lancées, deux larges fossés qui les séparent des terrains de « La Violette ». L'artillerie allonge son tir.

La nuit est noire, les nuages passent très bas dans le ciel, la progression devient de plus en plus difficile.

Cependant, la compagnie Mathieux arrive à sa position d'assaut, mais à l'instant où celle du lieutenant Vincent prend sa dernière formation, un feu inouï de mitrailleuses situées à l'arrière de « La Violette », s'abat sur elle, la cloue au sol. Pendant ce temps, la compagnie Harte avec ses hommes et ceux du Génie arrivent aux barbelés ennemis et, tandis que déjà ils les coupent, ils sont à leur tour violemment pris à partie par de nouvelles mitrailleuses qui crachent sur eux leurs rafales saccadées et implacables.

A 23 heures 40, le lieutenant Vincent porte sa compagnie à hauteur de l'autre. Malgré sa blessure, il fait sonner l'assaut et entraîne ses hommes. Mais le nombre et la supériorité de l'armement de l'adversaire ont raison de la vaillance des nôtres : les pelotons qui atteignent « La Violette » sont repoussés, à bout de forces. Le capitaine Mathieux est tué, le lieutenant Vincent est blessé une seconde fois, grièvement.

Des chefs de peloton prennent leur place : refoulés mais plein de cran, les lieutenant Petudzy et Harte reforment les groupes et à deux reprises se lancent vers l'avant. Vers minuit, la rage au cœur, ils se rendent compte de l'inutilité de leur audace; leurs rangs sont décimés. Ils avertissement le major et demandent du renfort pour tenter un effort suprême. Le major ordonne la retraite qui s'effectue avec les blessés et les morts et que le lieutenant Museu protège admirablement.

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tombe de soldat, Wulpen, Keyem

 

 

capitaine, 13ème de ligne, Nieuport

 

Le sépulture provisoire du capitaine Mathieux, derrière le couvent des sœurs à Wulpen.

 

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Après la guerre, le corps sera rapatrié dans le cimetière communal de Mariembourg,  son village natal.

 

 

L'adieu de son ordonnance 

 

 capitaine mathieux 06.jpg

 

 Repose en paix

mon brave capitaine,

il reste beaucoup de sang à verser

mais aussi beaucoup de bras pour te venger

O. Weyers

 

La lettre préparée à l'avance... si.....

 

Le 23 mars 1915, alors qu'il était en repos a Ault-Orcival-sur-Mer, Albert Mathieux a préparé une lettre à envoyer dans le cas où..... Avait-il eu une prémonition?

Beaucoup de soldats ont rédigé une lettre annonçant à leur famille que la grande faucheuse avait fait malheureusement son oeuvre.  Ils préféraient écrire eux-mêmes  cette dernière lettre plus douce certainement, malgré son terrible contenu, que le papier officiel envoyé par l'armée. Dans quel état d'esprit devaient-ils être lors de la rédaction de ces quelques lignes? Quel courage aussi!

Nous avons supprimé plusieurs passages de cette lettre, ceux relevant de l'intimité d'une famille.

testament, lettre de décès, soldat,

 Quelques heures après la première lettre de l'officier, partait celle que tous redoutait...

 

  "Si cette lettre vous parvient, c'est que j'aurai payé à la Patrie le tribut que je lui devais. C'est que les balles allemandes  m'auront fauché".

 La suite.... le papa recommande à ses enfants d'être toujours attentifs au bonheur de leur maman et de faire tout ce qu'il faudra pour lui adoucir sa vie. Il leur recommande d'avancer courageusement dans la vie malgré l'absence de leur  papa. 

"plus que des fils, vous êtes le remplaçant de votre pauvre papa mort à l'ennemi en défendant vos foyers" et à son aîné, il demande " d'être bon pour sa maman et son petit frère et de penser souvent à son papa".

 Les deux petits garçons deviendront officiers et serviront lors de la seconde guerre dans le génie, l'un d'eux deviendra même colonel et un des chefs de corps d'un des régiments du Génie.

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 En 1950, un article parut dans le journal L'Union. Il émanait de la fraternelle du 13ème de ligne. le correspondant (E.G.) remettait quelque peu d'ordre dans un précédent article paru l'année précédente. Il rappelle le sacrifice de nos "jass" en 1914-1918. Une simple remarque... le capitaine commandant l'attaque s'appelait A. Mathieux et non Mahieu, un autre officier du 13ème de ligne.

 

 Premiere partie de l'article

 

Deux extraits qui méritent notre attention.

"Sortir de ses trous vaseux pour aller grignoter les Fritz constituait alors pour le "jass"  de l'avant un événement qui dominait ce que la stratégie tout entière pouvait combiner de mieux".

Fritz:  mot employé lors de la seconde guerre mondiale et non en 1914 mais l'article datant de 1950, il y a eu de la part de l'auteur une confusion de termes.

 

Mais également l'une des conclusions de l'article

 

"C'était du temps où on était plus regardant du matériel et des obus que la sueur et le sang des soldats".

 

 

 

carnet de campagne

 

monument du 13

 

 

 

La première page du carnet de notes du lieutenant Mathieux du 13ème régiment de ligne, 2ème compagnie II bataillon.

 

et son nom sur le monument aux morts du 13ème de ligne

 

 

 

 Sources

Le carnet de notes du capitaine Mathieux ainsi que les photos et les lettres , propriétés de la famille.

Cette page est à mettre en rapport avec celle concernant la Ferme La Violette.

Merci au petit-fils de cet officier qui mena, courageusement et au péril de sa vie, ses hommes au combat..

 

11:05 | Lien permanent

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