08/10/2014

13 février 1915, la mort a fermé le carnet de notes d'Alphonse Jaumain

Dans le cimetière d' Adinkerke, au milieu des croix de bois, une pierre au nom de Alphonse Jaumain. « Alphonse (y) dort attendant que la terre natale reçoive le fils qu'elle seule peut bercer. Ce jour-là, ses ossements brisés tressailliront. Mais sa vraie place est dans la mémoire de ceux qui l'aimèrent.

Il y est debout encore, le front rayonnant, le regard plein de feu. »

 

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Août 1914, la guerre l’appelle. « Il est parti le 2 août, par un dimanche lumineux » dit la chronique et intègre l’unité des brancardiers de la  4ème Division d’Armée à Flawinne. Malgré les risques encourus de par les missions,  il se porte souvent volontaire : « avec la conscience en paix, je veux bien aller partout » affirmait-il. Le 22 août, l’ennemi resserre son étreinte autour de Namur, il contribue à l’évacuation de l’hôpital de campagne installé à Champion. De nombreux blessés à emmener vers les ambulances de Namur. Puis, c'est la retraite. Son groupe passe par Bois-de-Villers et  Arbre. Etre « si près de son village natal » pense-t-il. Il ne s’y arrêtera pas ! Puis c’est Bioul et le combat d’arrière-garde, son baptême du feu. À marches forcées, la 4ème division gagne la France afin de rejoindre l’armée belge  dans les Flandres. Il embarque au Havre  sur un  des bateaux vers Ostende et Zeebrugge. Le 23 septembre, alors qu’il est près d’Anvers,  il demande à être détaché comme brancardier dans un régiment et rejoint alors le 8ème de ligne. Il y retrouve son copain Jean, (Jean Defosse) un enseignant sorti, comme lui, de Malonne et qui habite également à Profondeville. 

brancardier, infanterie, 4ème division,

Brancardier régimentaire, une fonction très dangereuse car il doit aller rechercher des blessés sur le champ de bataille alors que les balles et les obus continuent encore leur cheminement mortel. Il est présent lors des combats de Termonde. Il y fait preuve , reconnaissent ses supérieurs, de sang-froid et d'audace devant les périls. 

Des extraits du carnet de notes des brancardiers du 8ème de ligne

 

a3 danger.jpgA la chute d’Anvers, c’est de nouveau la retraite vers l’intérieur des terres. Avec l’ennemi qui les talonne. Des heures de marche, « semées d’alertes ». Son unité passe par Wachteke,  à la frontière hollandaise, certains pensent passer la frontière hollandaise et se mettre à couvert dans un pays neutre. Alphonse se refuse à cette solution et reprend la marche vers l’Yser. « Nous avons passé une nuit presque complète en stationnement sous la pluie, Alphonse ne se plaignait pas, nous avions les pieds en sang, nous tombions de fatigue » témoigne Arthur Gérard, un autre brancardier et ami. 

 

L'Yser.

Dès les premiers jours, la mort rôde de nouveau autour de lui.

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« Notre poste, écrivait Alphonse, devient de plus en plus dangereux. Je me trouvais dans un petit abri de paille auprès d’une maisonnette quand celle-ci a reçu, à moins de deux mètres de moi, trois shrapnels qui en réduisirent la toiture en miettes, un obus tomba de l’autre côté, tuant un infirmier et blessant un major,deux soldats et notre docteur. J’ai aidé à l’évacuation de ces blessés. D’autres fois, nous ne relevons que des morceaux d’hommes, il nous faut enterrer les cadavres, la nuit, hâlés sur des débris sanglants incrustés au fond des tranchées ». Un autre jour, il précise encore les conditions dans lesquelles il intervient. « Près d’Ypres, nous avons manœuvré dans une zone où les balles ne cassaient de siffler. Jusqu’à ce jour, j’ai été préservé d’une manière toute providentielle ».

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Il ne rencontre que la mort et des corps mutilés.

« Les blessés étaient des charges sanglantes de pauvres soldats abîmés », c'est ce qu'il note dans son carnet.

Alphonse, qui écrivait quelques temps auparavant : «  je ne suis jamais pris de ces peurs qui vous étreignent à vous rendre malades », brasse depuis quelques temps des idées sombres, son exaltation l’a abandonné. Cela perce dans ses paroles. « Dis Jean, si nos mamans savaient où nous sommes, heureusement, elles l’ignorent ». « Pourquoi faut-il depuis quelques jours que j’aie la hantise de la mort » ? Comme les autres, Alphonse est soumis à la dure vie des tranchées, le froid, la pluie, la boue, l'inconfort la faim et ... le danger. Cela pèse sur son moral ; relever des corps meurtris mine les esprits les plus trempés. « Les blessés étaient nombreux, les brancardiers avaient peine à suffire à la tâche. On manquait de brancards. Alphonse s’en va dans une ferme démolie, trouve là une vieille brouette et toute la journée, on peut le voir allant et venant par les chemins impraticables de la rive de l’Yser, bravant les balles et les obus, pousser devant lui en suant et en souffrant…. » les corps de ses frères d'armes.

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Il confie son découragement aux pages de son carnet « J’ai beaucoup souffert durant cette journée, de la solitude, de l’éloignement de la peur de ne plus revoir ma chère famille, puis de la peur tout court ». Une autre fois, il griffonne ces mots d’une écriture heurtée, inégale, comme dilatée par la souffrance- « Mes chers parents, si je ne vous revois plus, adieu, à Dieu, je vous aime ».

D'autres jours, il jette dans son carnet quelques phrases qui trahissent ses souffrances et l'absence des siens : « La mort en somme est peu de chose mais ce qui ne serait pas un malheur pour nous en serait un immense pour eux ».

Le 1er février 1915, une balle traverse sont imperméable. Chaude alerte mais il n'est pas blessé.

Et un jour, il reçoit une lettre de sa sœur qui est au Havre. Elle l’attend. Elle veut le revoir, la première fois depuis son départ.

La réponse part immédiatement, il lui annonce sa visite dès sa prochaine permission. Il aspire à ces retrouvailles. « Cette lettre messagère de bonheur était un adieu ». Il ne reverra jamais sa famille.

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1915 . En ce début du mois de février, le 8ème régiment monte en ligne dans le secteur de Lombardzijde et, durant plusieurs jours, y subit de lourds bombardements. Les brancardiers ont fort à faire car les victimes sont nombreuses.

Jean Defosse, aidé par  d’autres amis , a retracé le calvaire qu’ils ont vécu ensemble et reprenant quelques paroles de son ami disparu, il nous fait revivre la souffrance qu’ils ont partagée.

« Dans la soirée du 13 février 1915, à Nieuport, quelques brancardiers observaient de loin le bombardement des premières lignes. La canonnade finissait. Lorsque le dernier obus souleva sa gerbe meurtrière, l’un d’eux, peut-être sous l’influence d’un obscur pressentiment, remarqua : celui-là doit être tombé bien près du poste de secours. Pourvu qu’aucun des nôtres ne soit atteint ! La réponse à ce souhait angoissé lui vint peu d’heures après, Alphonse Jaumain avait été tué ! ». 

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La mort d'Alphonse

Samedi à 2h 30 du matin, les brancardiers quittent leur poste de secours pour accompagner le régiment aux tranchées. Alphonse choisit lui-même son poste à Lombardzijde. Il y arrive vers 3 h. 30. La relève se fait sans incident. Il s’installe et sommeille jusque 8 heures. En se réveillant, Alphonse confie à son ami qu’il a rêvé de son voyage au Havre, sa joie de revoir une partie de la famille. « Durant deux heures, adossés au parapet faisant face à Nieuport, le dos aux Boches,serrés l’un contre l’autre pour nous réchauffer, nous parlâmes de nos familles » explique Jean Defosse.

«Les Boches » bombardent Nieuport et les tranchées d’un feu plus nourri que les jours précédents. Les balles et les shrapnels tombant dans les flaques d’eau faisaient un bruit de gros grêlons, les éclats d’obus grésillaient en s’enfonçant dans la glaise. À 14 heures, le soleil se montre et nous réchauffe un peu. Alphonse s’éloigne un peu de la tranchée et à peine est-il rentré d’une minute que des shrapnels balayent la place qu’il vient de quitter. « Un peu plus tôt et j’étais blessé » et d’ajouter, « si l’on était tué par un obus on n’aurait pas le temps de souffrir ».

À 17 heures, souper d’une boîte de sardines puis un peu de repos. Ils se sont endormis l'un à côté de l'autre. Jean se souvient s’être appuyé sur l’épaule de son ami.

Le réveil fut cruel. « … peu de temps s’écoula, je m’éveillai hors de l’abri avec la sensation d’avoir dormi. Un soldat se pencha sur moi et dit, « celui-ci vit. » Au poste de secours où je fus transporté, le docteur me demanda à quoi on pouvait reconnaître mon ami….Alphonse avait été tué par un obus de 12 ou de 15, tombé en pleine tranchée, atteint à la tête, il était mort sans souffrir ».

Au Havre, une famille attendait l’arrivée du permissionnaire,

« ce fut une lettre qui arriva, une lettre de l’aumônier » annonçant la triste nouvelle.

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 On avait enterré Alphonse un peu hâtivement à Nieuport, au pied de l’église à demi démolie, mais ses amis voulurent que son repos soit paisible. Par leurs soins, son corps fut, dès le 14, placé dans un cercueil et inhumé dans le cimetière d'Adinkerke.

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 Les états de service d'Alphonse Jaumain

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Après la guerre, 

 Son papa se démena  afin de faire reconnaître la mort au combat  de son fils. Il ne demandait que les décorations reconnaissant son comportement sur la ligne de feu. Il fut contraint de remplir quantité de dossiers et de formulaires (le formulaire rouge précisait l'administration). 

yser, brancardier,

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Devoir fournir les témoignages pour la présence au front et sa mort lors d'une bataille....

 Puis un jour, quelques années plus tard, il reçut ce "papier" .

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 médaille de l'Yser, brancardier,

 Enfin, le 23 octobre 1924, sans plus de formalités, la famille reçut ce document tout "en froideur administrative".

Plus de 9 ans plus tard.....

Les médailles étaient accordées.

"Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée....".

 

 Sources

Les notes laissées par Jean Defosse, Victor Abel et Arthur Gérard, des brancardiers comme lui, ses amis avant tout.

Archives militaires, Evere Notariat dossier militaire d'A. Jaumain.

Archives du ministère de l'Intérieur, dossier inhumation.

Photos de l'album du général Nicod et cartes postales anciennes (présentation différente)

 

 

Une page particulière sera consacrée à Jean Defosse, blessé en même temps que son ami. Il avait eu plus de chance que lui mais en gardera des séquelles permanentes.

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