12/09/2015

L'attaque contre le 211ème RALD à Lesve le 14 mai 1940

 « Alors, viscéralement, il arracha le sol d’une seule main, labourant de ses doigts, ce pays qui n’était pas le sien, l’entaillant comme pour s’offrir à la terre, la sustenter de son sacrifice ». Une phrase empruntée de M. Bernard Lejeune,  qui exprime la détresse d’un soldat canadien blessé mortellement et qui se sent mourir dans un pays inconnu. Tout comme ces soldats français ! Ces quelques mots traduisent l’horrible réalité d’une guerre aveugle, les souffrances des hommes embarqués dans cette terrible aventure.

 

tombes de soldats français, lesve, le 211ème RALD, artillerie française, mai 1940

Le cimetière de Lesve, les croix de bois pour les soldats français morts le 14 mai 1940.

Bernard Lejeune: A la recherche de l'Etoile France-Allemagne, Histoire de soldats latuquois. Récit historique 2008


Le VI ème groupe du 211ème régiment d’artillerie lourde (211RALD) à Arbre

Dès le 10 mai, ayant reçu  son ordre d’alerte, le VIème groupe d’artillerie , à l’instar de tout le régiment, le 211ème RALD,    « monte en Belgique ».  C’est une unité d’artillerie lourde composée de canons de 105mm et 155 mm, des canons à longue portée. Le 11 mai, dans la matinée, le groupe arrive à Bioul puis, empruntant la route des Duves, gagne le village d’ Arbre.

le 211ème RALD, mai 40, 18ème batterie, Duhil de Benaze, Jeansac

Il est 21 heures lorsque le  P.C du VIème groupe s’établit sur la route « qui longe un vallon d’Arbre à Lesve dans le hameau de Besinne ». Les positions des batteries sont définies. Les canons doivent «  se tenir prêts à tirer à partir de midi ».

 

La compagnie chargée du ravitaillement du groupe (la CR6) est également présente au village.

 

1 la 16ème batterie

2 le dépôt  de munitions (Rond Bois). Il sera détruit par les Allemands le 21 juillet 1941 causant certains dommages aux maisons voisines.  3 La compagnie ravitaillement  4 la 18ème batterie,  5 le PC du VI ème groupe , 6 la 18ème batterie  , 7 le château, les deux PC régimentaires. Les flèches: le chemin emprunté par le convoi pour se replier vers Lesve, le 14 mai.

C’est également le 11 mai que le colonel Duhil de Benaze, commandant le 211ème RALD,  (et son Etat-major)  prend ses quartiers au château d’Arbre et ce jusqu’au 14 au matin. C’est de là qu’il commandera les différents groupes d’artillerie de son régiment disposés dans un secteur couvrant la Meuse entre Anhée et Profondeville.

 

21ème RALD, 14 mai 1940, artillerie française, Arbre, Lesve, Besinne Les journées du 12 et du 13 sont employées à l’aménagement des positions, établissement des liaisons, occupation des postes d’observation et tirs de réglage.

Le VI ème groupe est en appui direct du 8ème régiment d’infanterie dont le commandant le colonel Jeansac et son EM s’installent également au château.

Le château d'Arbre qui abrite deux PC durant ces trois journées.

 

 

En ce qui concerne l’artillerie, à  Arbre, on note la présence donc :

Du P.C. régimentaire avec le Lt-Cl Duhil de Benaze au château d’Arbre ainsi que  l’EM composé du capitaine Richard et des lieutenants, Barbier, Godart, Francsis et Roy

Du P.C. du chef du VIème groupe, le commandant  Noullet, secondé par le capitaine Richard et les lieutenants Barbier, Huet, Violet et Vilbat, s’installe dans le hameau de Basse-Besinne, dans une exploitation agricole proche d’une carrière. Le médecin est le lieutenant Brochard.

De la 16ème batterie

Capitaine Lhotellerie secondépar les lieutenants Hébert et Thelu. Derrière le bois du Normont, près de la Fosse aux chats.

De la 17ème batterie

 Capitaine de la Gorgue de Rosny secondé par le lieutenant Duclos. Au bas du Stampiat, devant la ligne vicinale

De la 18ème batterie 

Lieutenant Fredet secondé par le lieutenant Lang. Le bois au sud-ouest Route de la Forge.

 Chaque batterie est constituée de quatre canons. Il y a donc 12 pièces dans le village plus tout le personnel et le matériel impliqués dans la manœuvre.

Et de la CR6, compagnie de ravitaillement

Lieutenant Orliaguet secondé par les lieutenants Marty, Julienne et Hamel, Route de la Forge, chemin de Bossontienne, partie sur le territoire d’Arbre. La compagnie 6 de ravitaillement (CR.6) alimente les batteries en obus. Elle est chargée de fournir la nourriture, l’armement et l’essence. Malgré deux attaques aériennes, entre le 11 et le 14 mai au matin, l’échelon de combat de cette compagnie effectue deux livraisons d’obus à Arbre. Un dépôt de munitions sera caché dans le Rond-Bois, à l’abri des reconnaissances aériennes de l’ennemi.

Le 13 mai, dès le matin, la position subit une première attaque aérienne. Des bombes tombent sur le bas du village, pas de victimes, ni de dégâts, seules quelques vaches sont tuées. « Le premier tir de guerre est effectué à 22 heures » explique le lieutenant Barbier. Les artilleurs pointent sur «  le sanatorium, rive droite de la Meuse, où les observateurs avaient signalé du personnel bouchant les fenêtres avec des matelas, alors qu’une reconnaissance effectuée la veille avait révélé cet établissement comme vide ». 

Le 14 mai, vers 3h du matin, les artilleurs sont  alertés par le colonel Jeansac du 8ème RI : « la Meuse est franchie à droite de notre zone d’action ». Les artilleurs s’affairent.  Pendant 3 heures, les trois batteries tirent sans relâche.

Le rapport du  capitaine Barbier, extrait

 « Le 14 mai les premiers tirs d’arrêt sont déclenchés. Les batteries continuent à exécuter différents tirs, sans interruption jusque 13 heures où un ordre de repli arrive à la division. La Meuse est franchie à droite de notre zone d’action ».

 

 211ème RALD, 14 mai 1940, Lesve, Duclos, de la Gorgue de Rosny, JeansacLes ordres semblent se préciser, un repli est donc envisagé, le commandant Noullet va reconnaître le chemin vers la prochaine position, à l’ouest de Lesve, sur la route Saint-Gérard-Lesve. Dans l’après-midi, les 17ème et 18ème batteries quittent leur position et pour rejoindre leur nouvel emplacement. Légèrement excentrée,  la 16ème batterie emprunte un autre chemin pour se rendre à Lesve. Elle échappera de la sorte à l’attaque.

1 le château et la ferme El vau, 2 la ferme de la Bouverie, 3 le bois du Fays.

Le chemin emprunté par les 17ème et 18ème batteries, dit « le chemin de Bossontienne », est encaissé et traverse un long bois avant d’aboutir, en terrain découvert,  à Lesves près du château et de la ferme El Vau.

Le JMO du 211ème RALD (journal des marches et opérations)

« De 7h30 à 10h30 tir d’arrêt et de groupe par la 18ème batterie. Ordre d’amener les avant-trains départ à 11h30. Une reconnaissance  de la région ouest de la route  de Lesve à Saint-Gérard est faite par le commandant de groupe. La position de Arbre est abandonnée. Une batterie prendra position dans les vergers à 1km500 à l’ouest de Lesve. L’état-major (du groupe) et les 17 et 18ème batteries  empruntent la route Arbre-Besinne-Lesv.

De 16h30 à 17h30, la colonne est attaquée par des avions volant bas (mitrailleuses et bombes) en vagues successives causant des pertes sévères particulièrement à la BHR (la batterie hors rang) qui se trouvait à ce moment-là dans le village de Lesve. Aux 17ème et 18ème batteries, une  quinzaine de tués et une vingtaine de blessés. Le capitaine de Rosny probablement tué, le lieutenant Duclos disparu. Dès la fin du bombardement qui a duré de 15 h. à 16h30 , les rescapés se portent à la position reconnue le matin même » .

Il n’y a que la 16ème batterie qui soit encore fonctionnelle. Le lieutenant Violet reprend en mains la 17ème batterie, privée de ses chefs qui ont trouvé la mort lors de l’attaque. Le 15 mai, le VIème groupe entre de nouveau en fonction, deux tirs sont effectués sur Besinne depuis leur nouvelle position. 

 

Dans les rapports des officiers, les heures divergent. Il semble que 15h à 16h30 soit plus proche de la réalité. Le bilan des victimes sera sévèrement revu à la hausse. Une vingtaine de tués dans le VIème groupe plus tous les blessés qui ne sont pas comptabilisés. Toutes les unités confondues (77ème RATTT, 8ème RI, 14ème RDP et 211ème RALD), il y aura une  trentaine de victimes

Extraits des rapports

du capitaine Richard

Curieusement le capitaine Richard situe l’action le 13 mai ; « le 13 repli sur Lesve, le 211ème et le 8ème subissent de grosses pertes dues à l’action des stukas. Les P.C. distants de 200 m sont particulièrement éprouvés. Le colonel Jeansac est grièvement blessé, meurt quelques heures plus tard, le lieutenant Hiet, adjoint, est tué, les lieutenants Roy et François grièvement blessés, le capitaine de Rosny et le lieutenant Duclos de la 17ème batterie sont tués ».211ème régiment d'artillerie, 211ème RALD, Lesve, 14 mai 1940, Hiet, Jeansac

 

 

 

 

du capitaine Barbier, adjoint du colonel Duhil de Benaze

 « Au cours d’un premier repli, le P.C. du colonel est installé à Lesve (environ 3 km ouest d’Arbre) et au cours de l’installation des P.C. et des reconnaissances des commandants de groupe et de batterie, nous sommes attaqués par l’aviation ennemie. Les pertes sont sérieuses en matériel ».

du lieutenant Orliaguet, commandant de la C.R. 6 du 211ème RALD. (L'explication donnée sur l'évacuation du lieutenant Leroy est extraite de son rapport).

« Le vendredi 10 mai, l’unité prendre la direction de Bioul en Belgique. Elle s’arrête dans la matinée à Boussu (près de Walcourt) en attendant des renseignements des avant-gardes lancées pour reconnaître le terrain le long de la Meuse. Elle quitte ce bourg vers 15 heures et reprend sa route en direction de Bioul qu’elle atteint vers 22h30. La halte y est brève et à 23h la CR6 a rejoint le PC du groupe situé « à Besinne dans une vallée à l’ouest de l’Arbre ». Le dimanche dès 5h le matin, la Cr quitte cet emplacement, sur ordre du commandant du groupe, pour se rendre à son emplacement dans les bois de Farciennes, à proximité de Sart-Eustache où elle arrive à 7h30. Elle y recevra les ordres afin d’alimenter les batteries d’Arbre ». Elle aussi échappera à l'attaque.

L’attaque

El Vau, le château de Frahan, lesve, 211ème RALD, Bossontienne,

Prise du château en 1941, cette photo montre la zone de l'attaque. La route à droite sur la photo. Au centre, en haut, la ferme de la Bouverie avec sa tour.

Vers 14 heures, plusieurs Stukas apparaissent dans le ciel, ils mitraillent et bombardent le convoi. Durant plus d’une heure, le pilonnage se poursuit, passage après passage, les mitrailleuses allemandes crachent leurs balles meurtrières qui immobilisent au sol quantité de soldats pendant que les bombes écrasent le convoi.  C’est un carnage. Les deux PC, celui du 8ème RI et du 211ème RALD installés près de la ferme El Vau sont pris dans la tourmente. Le curé Guyaux, curé de Lesve,  dénombre 29 tués et 160 blessés dont plusieurs mourront lors de leur transport vers l’arrière.

211ème RALD, Duhil de Be,aze, artillerie lourde, mai 40, lesve

 Vue du cimetière sur le lieu du combat, la ferme La Bouverie

La Bouverie, mai 40, artillerie lourde, 211ème RALD,

 

 

 

 

 

 

 

château de Frahan, 1940, mai 1940

El Vau, la ferme du château, Jeansac

 

 

 

 

 

 

 

 

Le château et la cour de la ferme El Vau, c'est dans cette cours que le colonel Jeansac aurait été relevé grièvement blessé.

La bouverie, Bossontienne, Arbre, besinne, Besinne, 211ème RALD Une famille arbroise qui partait en exil, est prise dans la tourmente. S’étant réfugiée dans une grange de la ferme de La Bouverie, elle assiste à l’hécatombe. Les tuiles explosent sous les balles qui martèlent les toitures. Yvonne, sept ans à l’époque, a encore le bruit en mémoire et se souvient de la supplique lancée par sa maman « on ne va pas mourir ici à 500 mètres de notre maison ». Aucun membre de la famille n’est blessé. « Un vrai miracle », renchérit-elle.

La ferme de la Bouverie en 1941

 

Profitant d’une brève accalmie, les deux Etats-majors délaissent le village et se réfugient dans le bois voisin, le bois du Fays. Les antennes ambulancières évacuent les blessés, c’est le cas du capitaine Hiet, grièvement atteint, (qui décède à l’hôpital de Côterets en France, des suites de ses blessures). Tout comme le lieutenant Roy dont l’évacuation prend du temps. Les autres, plus légèrement touchés, sont pris en charge par leurs camarades. La solidarité envers les frères d’armes, en temps de guerre, n’est pas un vain mot.

Bossontienne, 211ème RALD, PC régimentaire,

 

Pour les morts… Les villageois vont s’en occuper.

 

Photo du chemin de Bossontienne lorsqu'il entre dans le village de Lesve. En face, l'église, le château et la ferme EL Vau. On retrouva plusieurs corps d'artilleurs dans la propriété de la maison dont on voit le pignon. C'était, à l'époque, une caisserie. Photo de 1941, la route semble réparée.

 

Les tirs entament le village, les bombes soufflent les toitures, éventrent les maisons. Le bilan est lourd : neuf maisons détruites complètement, six gravement ébranlées et quarante plus légèrement. La maison communale et les deux écoles sont détériorées Même les caveaux du cimetière ont souffert, plusieurs sont éventrés.

Pour ce petit village, le bilan matériel est lourd. À l’instar du chemin de Bossontienne, là où a eu lieu l’échauffourée, plusieurs routes communales, altérées par les cratères, sont inutilisables et nécessitent de lourds travaux.

 

 

Une carte postale d'avant guerre. Un village ramassé autour de son château, de son église, proche de son cimetière.

006a le village.jpg

 Les autorités communales lors d’un Conseil, ne peuvent qu’enregistrer les nombreux et « gros » travaux à effectuer; « les chemins 2 et 4 de Lesve à Besinne (Arbre) ont gravement souffert du passage et du bombardement des troupes et des combats qui y ont eu lieu en mai 40, attendu qu’une colonne motorisée de l’armée française fut surprise par l’aviation allemande sur ledit chemin qui fut complètement bouleversé, considérant que ce chemin reliant les deux communes et partant, très fréquenté, se trouve dans un état impraticable doit être entièrement réfectionné… ». Aux abords de cette route que de dégâts ! Les hameaux de la Bouverie et des Hayettes ont terriblement souffert.

 

La prairie du Fayt,                   remblaiement et nivellement de 9 trous d’obus.

Terre à blé du Fayt,                 remblaiement et nivellement de 6 trous d’obus.

Verger près du château           remblaiement et nivellement de 2 trous de bombes.

Prairie route de Besinne          remblaiement et nivellement de 3 trous de bombes.

Terre à avoine                         remblaiement et nivellement de 4 trous de torpilles et de six trous de bombes.

    Verger près de la ferme           remblaiement et nivellement de 9 trous de bombes.

 Terre à betteraves                   remblaiement et nivellement de 3 trous de bombes

dommage de guerre, mai 40, 211ème RALD, Jeansac Les maisons de MM. Jacques, Devigne et Noppi, sont sérieusement endommagées voire complètement détruites et les terres littéralement labourées par les projectiles.

La maison de M. Delvigne. le corps de 4 soldats retrouvés dans les décombres.

Le bilan en hommes est très lourd, la plupart sont des artilleurs,  trois capitaines, deux lieutenants, un adjudant, un sergent, un caporal et brigadier et des soldats, le colonel Jeansac du 8RI, est mortellement blessé, son remplaçant, le colonel Frélus est blessé en rejoignant son poste. Il est immédiatement remplacé.

Tous ces soldats qui gisent sur les bas-côtés de la route n’ont pu échapper à la mitraille. « Morts au Champ d’Honneur », une citation par trop laconique pour résumer une telle mort.

009 liste.jpg Au lieudit « El Vau »,

Huit corps sont relevés le 21 mai, dans le jardin de  M. Polomé

Chitel André 

Garnier Louis           

Bernard Maurice

Dumont, sergent au 8ème RI

Prosper Mariette, caporal

Lepautremat, capitaine 8ème RI

Inconnu, capitaine

Inconnu

Au lieu dit « les Hayettes »,

Quatre corps sont relevés le 23 mai (dans le jardin de M. Devigne)

Perrin Lazarre

Boulangé Albert

Gainsbourg Gabriel, lieutenant

Leroy Ferdinand

Au lieu dit Pelé Cul,

Retrouvé le 30 octobre

Caplain Gaston 

Au lieu dit Fays (ou Fayl)

Seize corps sont relevés le 23 mai                            Une partie de la liste des soldats retrouvés à Lesve

Lebreton Roger                                                        On retrouve des éclats de bombes dans le bois du Fays

011 les éclats d'obus.jpg Duclos Michel, lieutenant

Bazin Emile, brigadier

Clément Marcel

Lefranc Joseph

Lepoittevin Joseph

Lemaresquier Albert

Legrip Henri

Chabert André

Pestour Auguste

Levesque Jean

011 les éclats d'obus (2).jpg Godefroid René

Martin Louis

Baudry René

Thoumine Charles

 

Et le 24 mai, un cadavre d’officier français, non identifié, un capitaine, inhumé en bordure du chemin de Lesve à Besinne, entre la haie et le ruisseau. Porteur d’une alliance et d’une chevalière en or. C’est le Capitaine de la Gorgue de Rosny.

 

Dans un prochaine page, nous traiterons des documents retrouvés sur les victimes et des travaux d'identification entrepris par l'administration communale de Lesve. Des photos de soldats, des souvenirs personnels, du courrier....

 

Les sources sont déjà citées dans le livre Entre faits de guerre et faits de vie.

Pour les nouveaux documents, les familles propriétaires seront citées dans la prochaine publication.

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