12/08/2016

Un lourd tribut payé à la déportation en 1916-1917

Les déportés

L’Allemagne, qui a engagé toutes ses forces vives dans l’armée, voit, par manque de main d’œuvre, son économie de guerre s’essouffler voire péricliter... Les femmes ont certes pris le relais dans les usines mais la mesure s'avère insuffisante.  Il est cependant impératif de soutenir l’effort de guerre afin de produire des munitions, des armes…Ne pouvant compter sur  les prisonniers de guerre, qui pour la plupart, « sont dévolus au front domestique »,  le gouvernement allemand lance un appel aux ouvriers belges afin de venir travailler dans les usines. Un volontariat pour combler leur déficit en main d’œuvre !  Malgré la propagande distillée par les journaux à la solde de l’ennemi, les volontaires ne se bousculent pas.

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De fausses lettres paraissent dans les journaux , des lettres  travailleurs volontaires qui voudraient partager leur bonheur d’être partis suite à« l’invitation » allemande. « Quand je demande à Léontine pour retourner, elle pleure en disant : «  on n’aura plus du pain blanc, ni de beurre, ni de lait, ni de pommes de terre, ni de la viande, ni des frites…. » !

Deux extraits de lettres parues dans les journaux locaux du namurois.

Ces lettres ont-elles eu du succès, ont-elles attiré d’autres candidats ? Les autorités communales tentent d’empêcher ces départs en initiant des travaux locaux. La réfection de routes ou l’entretien des bâtiments communaux permettront aux villageois de retrouver un emploi  pour assurer le quotidien de leur famille. 

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Dès le mois de novembre 1914, la commune d'Arbre, à l'instar des communes voisines, prend des mesures pour fournir du travail à ses concitoyens: "considérant  que par suite des événements actuels, bon nombre d'ouvriers de la commune se trouvent sans travail et de ce fait dans l'impossibilité de subvenir aux besoins de leur famille..." Des premiers  travaux sont initiés afin de donner du travail à ces hommes. "Pour ces motifs, le conseil communal décide de faire procéder en régie aux travaux de réfection du chemin de Neffe afin d'employer les ouvriers sans travail de la commune et de délivrer à ceux-ci pour leur salaire, des bos payables après la guerre". D'autres travaux seront entrepris par la suite, le chemin du Normont, le transport de déblais résultant des aménagements des routes, l'élagage des arbres bordant les routes et les chemins...

Vu la durée de la guerre, les autorités comprennent que les bons à valoir après la conflit ne sont pas une solution pour les familles. Un salaire sera donc payé directement,  mais cela nécessite des débours importants pour les finances communales.

En décembre 1914, la commune d'Arbre doit débourser  "2000 francs pour le salaire des ouvriers sans travail employés à la réfection du chemin de Neffe". A quoi, il faut encore ajouter 1000 francs comme rémunération militaire aux familles de soldats. Une dépense de 3000 francs impossible pour une petite trésorerie comme celle de Arbre. Le collège communal introduit une demande de prêt auprès de la société du Crédit Communal, "un emprunt à court terme de 3000 francs, qui sera remboursé après la guerre et l'intérêt payé semestriellement aux taux à fixer ...". Un prêt qui sera refusé!

Qu' à cela ne tienne. Le bourgmestre et ses échevins ont la parade. " Considérant que par la suite des événements actuels, un grand nombre d'ouvriers de la commune se trouvent sans travail et par ce fait dénués de ressources, attendu qu'il importe à la commune de pouvoirs à ces chômeurs involontaires en faisant exécuter des travaux de voirie et d'autres qui sont d'utilité publique; considérant que la commune ne possède pas les ressources nécessaires pour faire face à ces dépenses sans recourir à l'emprunt..." ils décident d'emprunter à un particulier la somme de 6000 francs "à raison de 5% l'an, remboursable aussitôt que les circonstances le permettront"!

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 D'autres travaux sont mis à l'agenda afin de fournir du travail aux villageois

Devant le manque de volontaires et l’attitude des communes, les autorités allemandes optent pour une solution radicale, la déportation de citoyens belges âgés entre 17 et 55 ans. En 1916, les premiers avis sont placardés dans chaque village. Initialement, cette mesure ne s’adressait qu’aux chômeurs et aux assistés (ceux qui du fait de la guerre avaient perdu leur emploi) mais curieusement,  tous les hommes sont obligés de se présenter à un endroit imposé par l’autorité occupante afin d’évaluer leur état de santé et d'estimer leur situation tant familiale qu’économique. Un leurre car en réalité, les Allemands ne s’arrêtent pas à ces critères, des hommes mariés, des pères de famille nombreuse, des chômeurs ou non, des jeunes ou de très âgés constitueront le contingent.

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Les déportés de Lustin, deux des villageois dont la présence est plus que nécessaire pour la famille "Théodore Michel, travaille aux ateliers de Rivière, habitation et meubles  détruites par le bombardement d'août 1914, la santé de sa femme laisse à désirer, elle attend famille, seule femme dans une villa transformée en lazaret".

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Pour la famille Massaux dont le fils aîné, officier aviateur abattu dans le ciel français est  en captivité en Allemagne, perdre le dernier soutien de famille est catastrophique.  Le bourgmestre ajoute :  «  La maman et sa (la) petite sœur  de 12 ans se retrouvent plongées dans la misère ».

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Quelques déportés de Lesve, l’âge de certains hommes - Prumont O. et Romnée F.- dépasse la limite de 55 ans.

Nombre de déportés sur la population masculine. Arbre, 27 déportés sur 274 hommes, Bois-de-Villers, 163 sur 770, Lesve, 73 sur 733, Profondeville, 48 sur 489,  Lustin,  31 sur 623, Rivière, 3 sur 165

Les départs

déportés, déportation, travail obligatoire, civils déportés, travail en Allemagne, Lustin, profondeville, Lesve, Bois-de-Villers   Le monument à Franière.

Les convocations sont lancées : rassemblement le 17 novembre 1916 à Franière pour les villages de Bois-de-Villers, Lesve, Profondeville et Arbre, le 28 novembre à Assesse pour ceux de Lustin et le 4 décembre à Dinant pour ceux de Rivière. Les bourgmestres, les échevins et le curé accompagnent leurs concitoyens afin de les défendre contre l’arbitraire. Comme arguments de défense, les responsables villageois ne peuvent qu’expliquer la situation de famille de l’infortuné, l’utilité de cet autre dans la bonne conduite du village, de l’âge - trop jeune, trop vieux - de l’impétrant pour supporter semblables conditions… Des arguments qui ne trouveront aucun écho chez les militaires allemands, même la santé est un argument que le « krieschef » ne semble pas considérer. Les « sans-travail » sont irrémédiablement pris ainsi que ceux exerçant un métier intéressant pour l’économie allemande, les effectifs seront comblés par d’autres villageois quelles que soient leurs conditions. Une fois arrivés sur place, les déportés devront signer un contrat avec une usine allemande et à ce moment, ils toucheront un salaire, les familles recevront une prime « de départ » ainsi qu’une allocation mensuelle. Cela pourrait adoucir la situation sauf que… Certes les travailleurs perçoivent un salaire…mais que reste-t-il à ces exilés lorsqu’ils ont payé leur « hôtel »ou leur chambre chez des particuliers et qu’ils ont acheté à des prix exorbitants de quoi se nourrir. Peu de chose ! Ils seront nombreux à demander l’envoi de colis voire même de leur envoyer de l'argent. L’abbé Daiche de Rivière raconte que « le marché humain » s’est tenu dans le collège de Bellevue à Dinant.  «  M. le bourgmestre de Pierpont qui m’accompagnait voulut insister pour pouvoir reprendre l’un ou l’autre des prisonniers, il reçut à cette occasion au moins vingt coups  de crosse de fusil. Enfin grâce à deux officiers, il put à force d’insistances en délivrer deux qui se trouvant déjà dans le train ». Ils ne furent donc que  trois à être déportés, Joseph Thomas, 18 ans, Thomas Kamette, 22 ans et Clément Kamette, 20 ans, tous trois travaillaient comme forgeron à l’usine Defoy. Le curé de Lustin est plus loquace : « Les départs des  hommes, munis de leurs bagages à emporter vers l’Allemagne donnèrent lieu à des scènes attristantes. N’avaient été exemptés que les travailleurs occupés dans certaines industries telles que la confiturerie Materne, les carrières Wérotte, Villers et  Delanoy à Lustin.  À Assesse, la grande route était barrée par des troupes qui empêchaient les femmes d’approcher.  La sélection s’est opérée de 8 heures à midi, on éliminait les hommes âgés de plus de 45 ans. Les autres étant poussés en avant par files de trois dans trois étroites barrières où s’opérait la sélection proprement dite. Le sort de chacun y était  décidé en un clin d’œil par un sous-officier. S’il prononçait « link », c’était la libération, « rechts », c’était la déportation. Les hommes étaient alors envoyés dans un verger voisin de la voix ferrée. Le verger de la désolation. Trois délégués belges se trouvaient présent au contrôle mais leur intervention, à peine tolérée, était incapable de corriger toutes les méprises. Plusieurs milliers d’hommes ont défilé en quatre heures, la preuve que la question des chômeurs est mise en avant comme un simple prétexte pour enlever de nombreux ouvriers. Beaucoup écrivent à leur famille des billets émouvants. À 1 1/2h, le convoi s’ébranla au milieu des acclamations et des adieux ».

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La gare de Franière lors de l'embarquement des déportés, Nos concitoyens sont dans la masse des "voyageurs". On devine le maigre bagage emporté par certains.

Photo publiée avec l'autorisation de Michel Body

 

les déportés, la déportation, première guerre mondiale, les camps, chômeurs et assistés,  À Bois-de-Villers, Jules Baré que le sort a désigné pour la déportation est sauvé in extremis par le bourgmestre Louis Provis qui l’arrache littéralement du train lors du départ. Emile Dosimont, lui, s’est arrêté en chemin (Bois-de-Villers à Franière) « {où} notre Emile qui avait soif, entra au café au Catolic à Buzet et y reste jusqu’au soir, revenant au village avec ceux qui n’avaient pas été embarqués ». Sa soif inextinguible l’avait épargné. Quant à Louis Watterlart, il avait présenté un certificat médical justifiant son absence! Malgré leur bonne volonté et leur détermination, les bourgmestres, les échevins, les prêtres et les champêtres n’ont pu s’opposer à la réquisition. Un pénible voyage en train commence pour ces malheureux. Long de 5 jours. Un voyage pendant lequel, ils ne recevront quotidiennement que 125 grammes de pain et un peu d’eau. Les hommes devront entamer les maigres colis de nourriture qu’ils avaient emportés. Du moins ceux qui avaient été prévoyants.

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Arrivés en Allemagne, la situation se dégrade encore. Les conditions de vie sont plus qu’exécrables. « Nous sommes restés 3 semaines couchés sur des planches et sans paillasse ni couverture. Comme nourriture, 300 grammes de pain et de l’eau froide. Pendant ces trois semaines, - nous sommes en décembre - nous sommes restés sans feu », écrit Nestor Fosséprez de Bois-de-Villers. Il n’est pas le seul à témoigner de la sorte. La plupart des hommes refusent de travailler dans ces conditions.

Lettre d'un prisonnier de guerre témoin de l'arrivée de ces déportés civils.

Leur refus aggrave encore leur condition. La réaction allemande est plus que violente. Les rations de nourriture, déjà insuffisantes, sont encore réduites. Les conditions de vie se dégradent, La faim aura raison d’une bonne partie des déportés. 

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La photo d'Aimable François et un extrait de son courrier

Aimable François explique sa déportation.   «  Bien chers parents et frère, Je suis toujours en bonne santé et nous sommes toujours avec Henri et Louis Barré. Jusque maintenant, nous avons pu nous procurer de quoi manger pour nous conserver la santé mais à présent qu’on est réduit à la ration, nous avons décidé de nous laisser inscrire pour le travail libre en culture jusqu’au jour où nous serons réclamés pour retourner vous embrasser  et continuer à vous aider. Nous avons demandé à être employé à la culture, je crois que c’est la meilleure tranche pour ne pas avoir trop faim. Aussitôt que je serai placé, je vous préviendrai et vous donnerai tous les détails concernant notre situation. En attendant d’avoir le bonheur de vous serrer dans mes bras, recevez l’assurance des sentiments affectueux de votre fils et dévoué ».

Les derniers récalcitrants sont envoyés dans un camp disciplinaire comme celui de Grüben afin de les faire définitivement plier.  Combien y mourront de faim et de maladies. 

les déportés, la déportation, première guerre mondiale, les camps, chômeurs et assistés,  Fernand Douxfils de Bois-de-Villers écrit : «  « mis en prison pendant 5 jours, sans nourriture aucune, on nous enlevait notre pardessus et notre écharpe par un froid très rigoureux. Il arriva un jour qu’un malheureux tomba sans connaissance, ne pouvant le faire revenir à lui, on cria jusqu’à ce qu’une sentinelle arriva. Quand on lui exposa de quoi il s’agissait, elle se contenta de répondre « égal ». Deux fois par jour, on venait nous demander si l’on voulait travailler ».

D'autres témoignages confirment les conditions de vie de ces déportés.

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" La ration de pain 250 gr se paie 4 marks et j'ai faim"  écrit Nestor Fosseprez.

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Et j'ai encore faim...

Je gagne 5 marks et je donne 3 marks pour la pension (loyer chez l'habitant ou dans un "hôtel").

Comment s'acheter encore une ration de pain?

« À la suite des supplices  de la faim et des menaces de tortures, les hommes se sont résignés et ont été emmenés non plus comme travailleurs volontaires (réquisitionnés)  mais comme travailleurs forcés. Il y a eu environ 180 décès » raconte encore le témoin. À force de mauvais traitements, les rescapés acceptent donc de travailler. La faim a eu raison de leur résistance. « J’ai dû plier malgré le courage que j’ai eu, j’ai été obligé de céder aujourd’hui, j’étais trop déprimé » écrit Marcel Laurent de Lustin. « Comme nourriture, je reçois ½ litre de café le matin, à 11h30, 1 ½ litre de soupe claire et peu nourrissante. À 4h, 1 litre d’eau et 250 grammes de pain noir ».  Comment tenir le coup avec un tel régime ?  « On n’était pas trop mal traités à condition d’avoir de l’argent, trois marks le kilo de pommes de terre, et encore pour le reste, on ne trouvait presque rien, il fallait se contenter de ce qu’on avait », confirme un autre.

Les hommes se sentent abandonnés, leur moral est atteint et cela transpire dans leur courrier.

Une lettre de Zénobe Binamé de Bois-de-Villers

Selon le rapport du bourgmestre, on sait qu’il "exerce la profession de cultivateur, qu'il était à la tête d'une culture de plus de quatre hectares et que sa femme est maintenant seule avec deux petits enfants pour diriger la culture et soigner le bétail qui comprend cinq bêtes à cornes et que cette dernière est atteinte d'une hernie et incapable de se livrer à de lourds travaux" Il est retenu au camp de prisonniers de Soltau, un camp commun pour les déportés civils et les prisonniers militaires

Bien chère femme

les déportés, la déportation, première guerre mondiale, les camps, chômeurs et assistés,  C'est avec tristesse que je vous écris ces quelques mots pour vous dire que je suis changé de camp. Je suis parti de Cassel le 17 et on nous a conduits ici à Brême pour travailler dans une fabrique de haut fourneau où après avoir refusé de travailler quatre jours, j'ai bien été obligé de céder si je voulais encore retourner en vie. Donc, je me suis mis à la besogne et au travail forcé. Je vous dirai, chère épouse, que je suis encore beaucoup plus triste ici qu'à Cassel. On prend la besogne de 6 à 6heurtes (12 heures) et on a 40 minutes à faire matin et soir pour retourner coucher dans sa baraque, on est gardé par 2 sentinelles pour faire la route et aussitôt rentré on ferme la porte, nous sommes 100 civils belges et beaucoup de soldat belges, français, russes et anglais et des femmes, la moitié travaille de jour et l’autre la nuit, dimanche compris.

lettres de déportés, la déportation, les camps, première guerre mondiale, la déportation en Belgique  Je suis avec Léon Michaux de bois-de-Villers et je couche avec lui, on se lève tous les jours à 4 heures et on rentre à 7h1/2, on boit le café à 8 heures et on reçoit… censuré…. De soupe à midi et 1 litre de soupe aux rutabagas, il y a une cantine mais il n’y a que de la bière et roles et du tabac  (roles, du tabac à chiquer).Je suis fort enrhumé, on ne m’entend presque plus parlé, j’ai eu froid au (dans le) train pendant la nuit et au cachot, j’ai mes pieds gonflés et très mal aux reins, mais c’est la guerre, on doit travailler. Prudent est-il rentré, s’il ne l’est pas il va rentrer comme invalide, il a beaucoup  plus de chance que moi.

 lettres de déportés, la déportation, les camps, première guerre mondiale, la déportation en Belgique Cela est toujours bien drôle qu’il en retourne tous les jours, des réclamés qui n’ont pas si besoin que moi car c’est quelque chose de bien pénible pour moi de devoir travailler ici et en (du travail) avoir beaucoup de trop chez soi  on m’a bien promis que si ma réclamation arrivait, que je retournerais mais je crains fort que si je dois resté ici pendant la saison d’été, il est toujours peu probable que tu  me revois jamais car je suis bien malheureux ici, voilà que je n’ai plus d’argent et ici on ne sait pas encore si on touchera pour son travail.

lettres de déportés, la déportation, les camps, première guerre mondiale, la déportation en Belgique  Avez-vous reçu mes cartes du 7 et du 13 vous demandant un mandat de 100marrks et des colis de 5 kilos, le plus que possible. J’en ai reçu 4 petits et 1 gros, il y en avait encore un d’arrivé quand je suis parti mais je ne l’ai plus reçu, l’ingénieur m’a promis qu’on me l’enverrait ici à Cassel. Chère épouse, j’aspire bien fort d’avoir de vos nouvelles, j’ai reçu votre dernière carte qui date du 4 m…, informez-vous bien pour voir si je peux encore espérer d’être de retour sous peu. Ecrivez-moi une belle grande lettre recommandée, voici l’adresse pour les colis. Mon frère Emile a-t-il bien reçu ma carte du 13m….Régina est-elle bien guérie et René va-t-il toujours bien en classe et vous êtes-vous toujours en bonne santé, chère femme, enfants bien aimés… N’aurais-je jamais le bonheur de vous revoir car quand je pense que je suis loin de vous autres, c’est à y perdre la tête, donc chère épouse, faite encore une fois tout votre possible pour m’arracher d’ici coûte que coûte. Votre mari qui vous embrasse bien fort tous les trois. Des compliments à toute la famille.

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 Même s’ils ne se plaignent pas directement, les familles comprennent au travers des mots griffonnés au crayon à l’aniline que le moral des  déportés est fort atteint.

René Dufaux à droite sur la photo avec René Delvaux (à g) et Jules Blavier (assis).

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Dans un de ses courriers, René Dufaux avoue son état… « on dvint naw » écrit-il en wallon. Que veut-il dire par cette seule phrase en Wallon ?  Pour contourner la censure? Pour relativiser son état en employant ce mot ? naw, fatigué, manque de volonté.. ?    « Je vois bien que tu sais résister à la misère » lui répond sa cousine. Et pourtant, lorsqu’ils font des photos pour envoyer aux leurs, ils se tiennent dignement. Ils sont demandeurs d’informations, ils l’écrivent, car pour eux, coupés du monde, il est important d’avoir des nouvelles de la famille, des amis, du village et pour tous,  les cartes ou les lettres reçues en retour les réconfortent le temps d’une lecture.

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Chère Cousine...

La photo de cette cousine Elisa Colin, épouse Théophyle Cuvelliez, envoyée à René Dufaux

 

 

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 Les amis du village, (assis Lucien Marchal)  entretiennent une correspondance avec lui.

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 Chère cousine,

Ne m'en veux pas si j'ai tardé pour t'envoyer ma photo, pourtant c'est toi qui l'a mieux méritée. Je suis toujours en très bonne santé j'espère que tu es de même. Rien de nouveau à t'annoncer.

"on gros bètche, (un gros baiser) René

 

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Les déportés de Bois-de-Villers: de g. à dr: debouts, Louis Barré, Aimable François, Fernand Cosme / assis, Gustave Fosseprez, ? et Joseph Cosme.

Il correspond également avec une certaine Irma qui lui répond avec cette carte photo. de g. à dr.

Simone et Marie Doumont

assise, Irma Legros

Une carte réponse de sa cousine Elise reçue le 22 mai 1917

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Cher cousin,

j'ai reçu ta photographie et j'en suis très contente, je te trouve très bien ainsi que tes camarades. je vois bien que tu sais résister à la misère et que tu veux venir nous surprendre un jour en très bonne santé, c'est pourquoi, je m'empresse de t'envoyer la mienne. Qu'en dis-tu depuis que tu es parti dans ce pays étranger. As-tu reçu celle de tes parents qui vraiment sont très bien faits, beaucoup mieux que moi. des compliments de nous tous ainsi que de tes parents

Elisa.

La santé  

Des conditions insupportables 

La durée de la déportation n’excède pas une année. Les hommes sont retenus souvent pour une période de 7 à 9 mois. Partis en novembre 1916, ils seront rentrés, à de très rares exceptions, pour le mois de septembre 1917. Pour chaque village, sauf à Rivière, ils seront plusieurs, au fil de l’année 1917, à revenir anticipativement. À l’évidence la santé est la cause principale d’un retour anticipé. Pour les autres, ceux  qui devront attendre la fin de leur contrat, la santé se fragilise au fil des semaines et des mois. Il est évident qu’avec ces conditions de vie exécrables, rares sont ceux qui à leur retour jouissent d’une  santé  assez bonne , voire bonne , pour les autres le diagnostic s’avère plus délicat, les avis médicaux nuancent les situations, santé très délabrée, santé très mauvaise, santé gravement compromise ou hypothéquée, le malade est faible ou très faible. Même les jeunes gens ont hypothéqué sérieusement leur santé.

C’est le cas de Beaupère Alphonse, de Clobert Fernand et de Guéry Arthur, (le frère du grenadier tué à Anvers),  trois habitants d’Arbre. 

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 Trois jeunes de Arbre à être revenus du camp de Cassel avant l’échéance. Ils sont au village pour le 15 mai 1917. Mais dans quel état !

Guéry Arthur, né le 24 février 1899 .Le premier a être rentré le 9 février 1917:«  ne ressent que de la faiblesse, se met au lit atteint de rhumatismes articulaires au point de ne plus pouvoir plus manger tout seul, après 3 ou 4 semaines se relève et voyage un peu". Il avait maigri de 12 kg.

Clobert Fernand, rentré le troisième le 28 mars «  invalide est resté 6 semaines à l’hôpital jusqu’au jour même de son retour. Pneumonie et pleurésie, doit se faire soigner immédiatement par le docteur de l’école de bienfaisance de Namur, il ne peut faire un pas tout seul. Est encore incapable de faire la besogne qu’il faisait avant le départ ». Il avait maigri de 15 kg.

Beaupère Alphonse, né le 19 janvier 1897, rentré le second le 19 février 1917 : » Il est invalide, est rentré à l’hôpital le 26 décembre pour en sortir le 8 février. Anémie. Est extrêmement faible, le corps est gonflé, pour le moment a de grands maux de gorges, il est  au lit ». Il avait maigri de 16 kilos.  Alphonse Beaupère, sur la photo, il avait 16 ans

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 Son bilan de santé

 

 

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Les soins lui sont prodigués par le docteur Lefèbvre (de Wépion) et les médicaments (110francs!) sont fournis par la pharmacie Lenoir-Huwart de Bioul.

Les réclamés

« Veuillez prier tous les dimanches nécessaires pour me faire revenir, j’en ai grand besoin car je deviens toujours plus faible », implore  Nestor Fosseprez.  Adolphe William de Lustin est retenu au camp de Grüben. Le 7 février 1917, il écrit : « Voilà deux ou trois jours que nous ne recevons plus que de l’eau bouillie à manger, la dixième partie de ce qu’il en faudrait. J’ai donné 28 marks pour un morceau de pain et une tasse de soupe. C’est bien malheureux.  Je reprends courage avec l’aide de vos prières et je ne me laisse pas décourager car j’espère vous revoir sous peu vu les demandes successives de mon frère.. Si vous m’envoyez des mandats, ne mettez que 20 francs à chaque fois. Et cinq jours après encore 20 francs. Pour les colis, ne mettez plus de pommes, mettez du riz, du chocolat, des pois, des haricots, et des biscuits cafés en dessous comme vous avez fait avec ceux que vous m’avez déjà envoyés ».

Beaucoup de ceux qui restent encore sous l’emprise de la réquisition sont au bout du rouleau et ne supportant plus les conditions de détention, supplient leur famille d’intercéder en leur faveur afin de précipiter leur retour.

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Les familles, les administrations publiques voire les patrons se mobilisent afin de remplir les dossiers de rapatriement.

La commune d'Arbre pour  Eudore Clobert, patron carrier et marbrier, soutien de famille et dont le beau-frère, Camille  Marion est prisonnier en Allemagne, laissant son épouse Emilia Clobert, à charge de son frère.

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Un dossier en attente d'être complété par administration communale d'Arbre. Auguste Dethiers, le bourgmestre de l'époque aide les familles en remplissant les formulaires.

Le cas d'Alfred Dock

Est-il revenu plus vite grâce à  ce dossier? Les archives dépouillées sur le cas d’Alfred Dock ne donne pas de réponse!

L’épouse, avec l’aide de la commune, écrit à  au général responsable de la province de Namur. Les deux patrons de A.Dock, ainsi que le médecin appuient également la demande. Un dossier qui semble être bien conçu.

Alfred Dock loge chez un particulier à qui il doit payer sa pension.

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Alfred Dock, à gauche, chez les Renon (le patron et la patronne à droite), fabriquant de robinets en bois.

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En date du 3 mars 1917

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La lettre de l'épouse à l'occupant:

il gagnait de quoi subvenir aux besoins de sa famille... trois enfants, l'aîné a 11 ans... jamais reçu  de secours... il peut reprendre son occupation dès son retour.... il a été atteint voici quelques années de la fièvre typhoïde et il en a conservé de violents maux de  tête qui l'oblige à avoir une nourriture fortifiante....

Cet homme ne répond en rien aux critères de sélection des Allemands.

Le médecin Lefebvre de Wépion certifie l'état de santé d'Alfred Dock

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Les patrons souhaitent récupérer leur ouvrier.

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Les témoignages affluent , témoignages des familles qui expliquent le désarroi de leur parent déporté, leurs conditions de vie et la faim qui les tenaille. L'évêque de Namur envoie une lettre à tous les prêtres du diocèse afin qu'ils organisent des collectes de nourriture. Il précise toutefois le genre de nourriture demandée.

Une des lettres envoyées

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